KLAVDIJ SLUBAN, ENTRE PARENTHÈSES
Photopoche 'société', 2005 -

Extraits de mémoire le train de nuit quitte la gare de Moscou vers le centre de la Russie. J'ai en poche les autorisations tamponnées signées contresignées qui me permettront d'entrer dans le camp disciplinaire pour adolescents de la petite ville où mon seul contact est le pope. « Tu verras, m'ont-ils dit, tu descends à 4h30 du matin, là il y aura un camion qui t'attendra puis t'emmènera jusqu'à la maison du pope. Problema niet. » Une fois le train reparti, les rares passagers disparus, j'attends sur le quai. Je trouverai le camion derrière la gare. Le chauffeur dort, je monte, m'installe à côté, lorsqu'il se réveille nous partons. Après une heure de route défoncée, il m'indique du menton une maison. Il fait toujours nuit, j'entre après avoir frappé plusieurs fois. Je m'assois sur le canapé, en attendant. Soudain, avant même d'ouvrir les yeux, je sens qu'on m'observe. Les six enfants du pope sont là, en face de moi, assoupi assis. Leur mère déboule, les fait manger, les envoie à l'école.
-Mon mari n'est pas là, voulez-vous l'attendre ou est-ce qu'on va ensemble à la prison ?
Nous sommes installés dans le vaste bureau du directeur du camp disciplinaire. Pour marquer le côté solennel de la rencontre, il a posé un stylo doré et une feuille blanche par devers lui. Dans l'administration pénitentiaire russe (et ex-soviétique), seul le bureau du directeur est dépourvu d'ordinateur. Il trouve mon projet fort intéressant, mais !
-Pourquoi n'êtes-vous pas venu en compagnie de Sergueï Petrovitch ?
-Mon mari est au sanatorium depuis deux semaines, répond à ma place mon accompagnatrice.
-C'est fâcheux, lui dit le directeur, mi-embêté mi-dépité, mais, voyez-vous, je ne peux recevoir une telle demande émanant de la part d'une femme. Revenez avec Sergueï Petrovitch. Quand rentre-t-il à la maison ?
-Dans trois mois.
Le soir même, je suis installé dans un compartiment du train de nuit en direction de Moscou.

Une autre ville un autre camp disciplinaire, toujours en Russie. Les autorisations ont tardé, mais cette fois-ci, c'est sûr, tout est en règle. Sauf qu'on ne peut pas me remettre le papier en mains propres, car l'ordinateur est tombé en panne. Plutôt que de perdre une journée de plus, on me conseille de me présenter directement au camp le lendemain matin. Le directeur est au courant. Je n'arrive qu'en fin de matinée car il m'a fallu un certain temps pour comprendre que pour aller de la gare ferroviaire à l'arrêt de bus qui me déposera devant le camp, il fallait passer par l'écluse. La petite ouverture découpée dans l'immense porte en fer par laquelle je m'adresse au gardien du camp se situe si bas que je suis pratiquement à genoux. Pas au courant le gardien. J'insiste. Il prend le combiné du téléphone sans cadran, de l'autre côté son à-peine-supérieur hurle avant même d'entendre sa voix. De téléphones sans cadrans en hurlements, j'arrive à convaincre un haut responsable du bien-fondé de ma présence, de la réalité du fax derrière la porte, de l'authenticité des autorisations. C'est que le directeur s'est absenté et le fax se trouve dans une pièce dont lui seul possède la clef. Il ne reviendra que dans trois jours. Après le thé et une conversation toute en banalités, le sous-directeur prend sur lui et m'emmène dans la partie détention où je peux commencer à travailler. Trois jours plus tard, le directeur me convoque, apparemment très fâché. L'autorisation n'est jamais arrivée. Deux coups de fil plus tard, le fax crache sa feuille. « On était en rupture de papier » me dit, impassible, la secrétaire chargée de l'envoi. Je peux continuer à travailler.

Chaque lieu de détention où je suis intervenu, en France, en ex-Yougoslavie ou en ex Union-Soviétique, repose sur des codes parallèles à la loi en vigueur. Au règlement carré vient se greffer une loi de la survie. Aux empêchements de l'un, l'autre trouve des solutions de contournement sans cesse renouvelées, fondées non seulement sur les sentiments humains, mais sur toutes ces plaques interactives, allant des conditions économiques ou sociales jusqu'aux conditions climatiques.
Ce qui fait de la prison le lieu de tous les affects. De tous les chantages.

Lorsque je suis entré pour la première fois au Centre des Jeunes Détenus de Fleury-Mérogis (Essonne), en 1995, je venais de passer une année entière en pourparlers au ministère de la Justice. Mon idée de départ était simple : je désirais poursuivre en milieu carcéral la même démarche photographique que j'avais menée jusque là en des pays de prédilection. Des frontières imperméables aux murs infranchissables, cogner aux parois de l'intérieur. Quand bien même le sujet se prête au sensationnalisme, je quittais sciemment le terrain du reportage pour photographier à la première personne du singulier. Conjuguer ma pratique photographique en milieu carcéral et les ateliers avec les jeunes détenus pour tisser un lien entre la photographie d'auteur et le partage d'une passion avec des adolescents en milieu extra-ordinaire. Ce faisant, je mettais en place une poche où se rejoignaient des questions, des thématiques, des préoccupations qui m'ont toujours tenu à cur.

Ces nouveaux espaces à explorer ne sont pas inaccessibles car à l'autre bout de la planète, mais bien parce qu'on les maintient à l'abri des regards. Alors que la photographie a fait depuis belle lurette le tour du monde de l'exotisme, les murs de certaines institutions lui fournissent l'occasion de donner à voir en créant du sens.

Sachant que je ne voulais pas faire un reportage photographique, encadré par deux surveillants me faisant visiter le zoo, ses bêtes féroces, ses spécimens rares il me fallait l'aval de l'administration pénitentiaire en même temps que l'assurance d'une liberté de mouvement au sein de la prison. D'où l'année de pourparlers. Le CJD de Fleury s'avéra idéal car un labo photo Noir et Blanc existait déjà sur place. Il fut accepté que je passerais trois semaines d'affilée, du matin au soir, avec un groupe de jeunes âgés entre treize et dix-huit ans, tous volontaires, à explorer leur lieu de détention par le biais de l'appareil photographique. Ni animateur, ni professeur, je me positionnai d'emblée comme photographe pratiquant. Avec une exigence de rendu (prise de vue, développement, tirage) plutôt qu'une approche disciplinaire ou morale.
Cela commence un lundi matin avec le mode d'emploi de l'appareil, l'après-midi nous photographions déjà à travers la prison, accompagnés d'une personne de l'administration, avant de nous quitter nous mettons les films sous cuve, le mardi matin développement, l'après-midi planches contact puis premier tirage. « C'est magique ! » dit Omar, « Non, c'est chimique. » rétorque Gaylord. Dans le laboratoire, je suis seul avec les sept détenus (sept parce qu'il y a sept agrandisseurs). Avec les années je remarquerai que la place et l'agrandisseur qu'ils se seront choisis spontanément correspondent à certains traits de leur personnalité. D'une année l'autre, jamais les mêmes toujours pareils. Le rythme est soutenu: pour participer à l'atelier, il leur faut sacrifier toutes les autres activités et même les promenades. Immersion totale.
A aucun moment je ne chercherai à savoir la raison de leur présence en ces lieux. Au départ, ils se sentent soulagés de mon orientation strictement photographique. Je suis même perçu comme quelque peu obtus, pour ne pas dire limité. Au fur et à mesure que le temps passe, nous apprenons à nous connaître, la confiance s'installe. Je sens en eux, alors, le désir de parler, de se parler. Cependant, j'ai toujours refusé de me retrouver dépositaire de leur histoire. Si facile de s'improviser psy, gourou ou grand frère. Mais jamais je ne les renvoie dans leur coin. A chacune de leur demande, je trouve une réponse photographique. Grande surprise, ce ne sont pas les virées à travers la prison qu'ils préfèrent. Non, ce qu'ils veulent, dès qu'ils ont maîtrisé la pratique du tirage, c'est s'enfermer dans la chambre noire et travailler. J'ai refusé également la présence d'un poste de radio. Avec pour fond sonore les tirages lavés à l'eau du robinet, le travail progresse le plus souvent dans une atmosphère débridée parfois dans un silence total. Paradoxalement, une lueur de liberté se profile dans ce surenfermement volontaire. Durant la journée, je dois même imposer des temps de respiration, le soir ils ne veulent pas quitter le labo.
La qualité de leur production est au-delà de tout ce que j'avais pu imaginer. L'idée de présenter leurs travaux au sein de la prison s'impose. La venue d'Henri Cartier-Bresson tout au long de ces sept années pour regarder et encourager les travaux des apprentis photographes consistera essentiellement en discussions sur l'enfermement, en un échange d'expériences. « Henri, t'es revenu ? Trop de la balle !!! » lui lance Boubacar, « Oui mais si on me gratte trop, tu sais, je risque de ne pas pouvoir ressortir... »
C'est dire si nous avons été meurtris un matin où nous avons trouvé les négatifs lacérés. Des surveillants s'étaient défoulés durant la nuit sur cette activité qui de toute évidence commençait à poser problème. Il fallait bien se l'avouer: plus le potentiel de cet atelier s'intensifiait, plus cela dérangeait l'administration pénitentiaire.
Le mouvement rectiligne de la prison n'était plus respecté. Nos déplacements à but artistique, nos errances à travers les couloirs, tous ces zigzags n'entraient plus dans la définition pénitentiaire du déplacement.
En 2001, mon atelier avec les jeunes du CJD prenait fin. Motif : « Vous leur faites trop de bien. »

Dès 1998, j'ai mis en place des ateliers similaires dans les pays de l'ex Union-Soviétique. A défaut de chambre noire, je proposai des appareils jetables. Avec la crainte que ces objets n'apparaissent soudain comme des produits de luxe tant les conditions de vie sont minimales dans les camps disciplinaires. Une fois de plus, la réappropriation du milieu carcéral à travers leur regard, la satisfaction de mener un projet à terme, la réappropriation de soi à laquelle mène la photographie, apporteront un souffle nouveau à ces jeunes gens à qui l'on désapprend à dire « je ». Démarche similaire en Slovénie et en Serbie à partir de 2000.
Mon approche photographique des adolescents en milieu carcéral n'est pas exhaustive. Bien que entièrement investi dans ces projets, je ne suis pas un « professionnel des prisons ». Avant de commencer cette série, je me suis posé la question des victimes. N'est-ce pas de ce côté-là qu'il faudrait proposer une aide en priorité ? Mais justement, ma démarche ne se situe pas au niveau de l'aide. J'offre, sans compassion aucune, à un groupe d'adolescents de partager un bout de chemin photographique parce que mon approche est avant tout et par-dessus tout artistique. Cette compression de l'espace-temps en prison est au cur de mon propos. Quant à se demander si la prison rend meilleurA l'heure qu'il est, un groupe de jeunes doit être en train d'apprendre à poser du carrelage dans un des ateliers du CJD qu'ils vont devoir détruire à la fin de leur stage afin de permettre à un nouveau groupe de jeunes d'apprendre à poser du carrelage qu'ils vont détruire à la finetc
Le point commun entre la France, l'ex-Yougoslavie et l'ex-Union-Soviétique ? J'en parle quelques langues. Ce qui me permet de faire tous ces ateliers photographiques en prise directe avec chaque personne rencontrée. Une fois la curiosité suscitée par le visiteur de passage disparue, je reste pour essayer de voir là où il n'y a rien à voir en apparence : ce temps qui s'effiloche, ce calme plat de la non-espérance. Ce rythme bien précis des repas, des promenades, des jours de visitedont le souvenir se superpose à mon quotidien d'homme libre.


Klavdij Sluban