KLAVDIJ SLUBAN, 10 ANS DE PHOTOGRAPHIE EN PRISON
L'Oeil électrique éditions, 2005 - DVD

(...)

"
Il est important d'avoir un lien personnel avec le lieu photographié.".

La photographie au XIXe siécle avait ­ entre autres ­ un pouvoir de transmission : celui de faire découvrir des régions trés reculées du monde à des gens qui ne pouvaient pas s'y rendre. Aujourd'hui, on peut facilement se déplacer et il n'y a plus aucun intérêt à ce que la photographie rapporte des images exotiques. On s'aperçoit que les régions inaccessibles ne se trouvent plus à l'autre bout du monde mais près de chez nous : ce sont les Institutions. Je pense que la photographie doit les explorer en profondeur. Ce sont des bulles auxquelles on n'a pas accès et qui font pourtant partie de notre quotidien. Je me suis intéressé à la prison, davantage comme lieu que comme thématique. Je m'interroge moins du point de vue de l'enfermement que de celui du cadre. Quand je délimite mon cadre, même si c'est à un niveau aussi vaste que celui d'une région, je me cogne à un moment aux frontières de la même manière que je me cogne aux murs des prisons, aux parois des cellules.
Ma photographie de voyage et la photographie que je pratique en prison avec les jeunes détenus sont intimement liées. Elles ne sont pas antinomiques : l'une est un voyage débridé et l'autre est enfermée dans un espace confiné. Elles partent pourtant d'un même questionnement.
Quand je voyage, je ne photographie presque que des gens de passage avec lesquels je n'ai le plus souvent même pas parlé. En prison, je travaille par contre avec des jeunes gens que je suis amené à revoir chaque année. En y réfléchissant, l'artiste et le hors-la-loi ne sont pas si éloignés l'un de l'autre : les deux se mettent en marge de la société à leur manière et traduisent un malaise vis-à-vis d'elle. L'artiste en bout de course a cette étincelle qui va produire la création, le hors-la-loi, lui, pose un acte qui sera puni. Sur un très long trajet, ils ont la même difficulté à vivre dans la société.

(...)

"J'ai cassé le rythme de la prison avec le mot clé mouvement."

Tout déplacement dans une prison s'appelle un mouvement : la promenade par groupe ou le trajet avec un gardien à l'infirmerie. Le mouvement que créait l'atelier de photographie m'a très vite été reproché par l'administration pénitentiaire de Fleury-Mérogis. Un détenu, dans la perspective judéo-chrétienne, est en prison pour souffrir, pour purger sa peine. Finalement, quand on lui donne la possibilité de s'exprimer, il devient acteur de son temps d'emprisonnement et c'est cela qui n'est pas accepté. Les zigzags et les courbes ne sont pas appréciés en prison. Car la prison devient lieu de vie, de hasard aussi, le lieu de tous les possibles alors que la prison doit être le lieu de l'impossible. J'ai donné un coup de pied dans la ruche et les piqûres sont venues de tous côtés, de l'administration, des surveillants et des syndicats des surveillants. J'ai été confronté à des attaques vraiment inattendues, des tracts très violents, notamment de la part des surveillants. Il était aisé de savoir qui était pour ou contre l'activité. Lorsque je réclamais du matériel photo, dix pellicules par exemple, si la personne me soutenait que sept pellicules seulement étaient prévues, c'était qu'elle ne pouvait pas supporter l'activité. Et c'était comme cela en permanence. Même si l'activité photo était complètement intégrée au sein de la prison auprès des jeunes détenus, il fallait toujours se battre avec l'administration pour que cela puisse avoir lieu à nouveau.

(...)

"Je n'ai pas vu de lieu plus affectif qu'une prison."

On pourrait croire que c'est froid et millimétré, mais c'est exactement le contraire. Ce qui est incroyable c'est qu'il y a en permanence des zones de temps qui se télescopent. C'est une perception de la réalité qui est déroutante, tous les rapports humains se retrouvent à un certain moment sous l'emprise du lieu. Ce rythme de la prison bat encore dans mes tempes après que j'en suis sorti. Il est tellement régulier, fixe et immuable que parfois, en plein voyage, seul avec moi-même, je sais qu'à cette heure-là commence la promenade, qu'à cette heure-ci débute le repas, que tel jour ont lieu les visites. C'est un rythme qui s'est d'une certaine manière incrusté dans mon rythme quotidien. C'est ce qui créé l'intensité du travail en prison. On peut se faire happer. C'est la raison aussi pour laquelle je distille mes interventions, je ne veux pas devenir un habitué. Et à chaque fois, j'arrive avec une terrible force face à ces jeunes détenus. Je suis disponible et présent pendant trois semaines et sur les rotules à la fin du stage. À chaque fois c'est un choc. C'est très difficile d'aller en prison. C'est un terrain que je creuse sans référence. Je ne sais jamais à la fin d'un stage si je suis prêt à recommencer. Chaque atelier est le dernier. C'est très important de ne pas avoir une prison qui m'attende en permanence. Je veux pouvoir arrêter quand je veux, quand j'aurai épuisé le sujet et moi-même.


EXTRAITS DES ENTRETIENS DU LIVRET ACCOMPAGNANT LE DVD
réalisation, Anne Sophie Boivin