PARADISE LOST, DES IMAGES DOULOUREUSES
texte de Jean-Marc Lacabe

Klavdij Sluban n'est pas un reporter qui part couvrir un événement, c'est un marcheur qui part découvrir. Pour lui la photographie est un prétexte à voyager, « l'appareil photo est celui qui crée le rapport au monde ». Elle favorise l'expérience de l'altérité.
Rencontrer des gens, vivre plus près de leur quotidien pour être plus près de leur réalité ; revenir et forcer son regard, pour raboter au maximum les idées toutes faites, est sa façon de faire des photographies. Il montre la vie de tous les jours,car « la profondeur d'une culture ne se situe pas dans l'exotisme ». Dans une extrême tension, il photographie des espaces vides, des temps faibles : ceux où rien n'advient de nommable, sous des lumières souvent difficiles, qui l'affranchissent des facilités de l'anecdote ou de l'événement. C'est que Klavdij Sluban ne cherche pas à être démonstratif et produit des photographies qui sont le fruit de la rencontre d'une réalité et un sentiment profond éprouvé face à cette réalité. Elles sont douloureuses, parfois nostalgiques et se traduisent dans des tirages aux valeurs heurtées. Mais comme le dit Jean Christian Fleury, « le noir qui ronge ses images n'est pas d'un minimalisme chic ; c'est une béance qui désarme et souvent bouleverse ». Noir qui renforce l'impression qu'on est au bord d'une catastrophe.
Paradise lost (paradis perdu), en référence au poète John Milton, est le résultat d'un travail qui s'est poursuivi sur quatre ans. Il a débuté par une collaboration entre François Maspéro et Klavdij Sluban, lors d'une commande passée par le journal « Le Monde » en 1999 sur Cuba. Ainsi un premier reportage a été réalisé sur cette île puis, à la demande des deux auteurs, une seconde commande leur a permis de voyager à Porto-Rico, Saint-Domingue, et Haïti en 2000.Mais, Klavdij Sluban a éprouvé le besoin de creuser un peu plus, d'affiner son regard, il a pour cela multiplié les voyages dans ces différentes îles.
Mais les Caraïbes ont-elles jamais été un paradis ? En tout cas, pas pour les peuples qui y vivent. Et ces images, dénuées d'un réalisme sommaire, traduisent les contradictions, la lassitude et la fragilité de la vie dans ces pays meurtris par les conditions économiques auxquelles une politique inepte les soumet.