AUTOUR DE LA MER NOIRE - KLAVDIJ SLUBAN, PRIX NIEPCE 2000
texte d'Olivier Rolin

La Mer Noire de Klavdij Sluban ne ressemble guère à celle dont les feux illuminent les rues d'Odessa d'Isaac Babel, non plus qu'à celle, couleur de lilas, où la Lune chatoie sous les yeux de la dame au petit chien. Son nom, elle ne l'a pas volé, noire comme l'encre, en effet, et la nuit, noire comme les pas marqués dans la neige boueuse ou le regard des pauvres serrant leur cabas. Un cygne y fait l'autruche, tout son col secouant cette noire agonie. C'est une onde mauvaise à boire, la mer de la tragédie, celle de Médée et d'Iphigénie en Tauride, celle de Potemkine et des mutins.
Elle-même, on ne la voit guère. Lieu de lueurs immobiles sous les colonnes, infinie scène de théâtre où erre un personnage minuscule. Ou bien terrain vague du ciel, rebut de nuages dilués en sale écume. A son bout, un banc n'attend personne, des parapets n'invitent à aucune contemplation. On est au pays de l'absence. Nul être humain ou presque ne parait sur les rivages de cette mer qui semble être une catégorie de la ruine, un état de la décrépitude. Dalles lézardées, digues disloquées, tas de ferrailles bornent ses confins, où les épaves se dressent comme des stèles. Une guirlande d'ampoules sous la pluie est comme le monument dérisoire commémorant des fêtes très anciennes, depuis longtemps abolies. Des bateaux fantômes naviguent par-là, formes floues remorquant des paquets d'ombre. Partout répandu, quelque chose de funèbre. Du bord de ces paysages qui évoquent les ternes enfers des Anciens, on revient bredouille, au soir, par-dessus un achéron qui ressemble à un égout. S'il fallait lui donner un autre nom, à cette mer qui broie du noir, je l'appellerais la Mer de la Mélancolie.

Mais une mer, toute mer, et celle-là notamment, c'est d'abord une grande fabrique de songes. Des passages secrets mènent à un monde imaginaire. Marchant sous le toit du ciel nocturne, sur des pavés qui semblent taillés dans une pierre phosphorescente, on se faufile par un trou dans un mur que mangent les cannelures d'un pilastre : devant, loin, au fond d'un bassin-chambre obscure, un navire rayonne comme une idole lumineuse, cales débordant de visions. Pour accéder aux fantasmagories, on peut aussi, à la façon des derviches, tourner jusqu'à l'hallucination : c'est ce que font deux enfants emmitouflés, accrochés à un petit manège sur une plage de neige, sous les longues coques de l'horizon. De l'autre côté du miroir liquide flottent des figures d'une beauté étrange. Enveloppée d'un halo de comète, la grande raie-contrebasse du rêve nage dans l'eau noire à la rencontre d'une méduse vitrée. La méduse devient un lustre, la raie un banc d'anchois au-dessus duquel, au balcon, de blanches mariées font des manières, s'agit-il de magiciennes qui viennent transformer leurs prétendants en friture, ou de poissons galants qui donnent à ces belles une sérénade ?Encore une transformation, et la vivante corolle est devenue une sorte de fantôme ou de champignon géant au sein d'un paysage ambigu, amphibie, que se disputent la terre et l'eau, la nuit et le jour. Tapi dans l'ombre, un buste colossal, qu'on ne reconnaît que trop bien, attend l'imprudent qui pousse la porte, on dirait le commandeur guettant don Giovanni. Sous des voûtes pénombreuses, dans une lumière d'église, une silhouette qui rappelle celle du Petit Père des Peuple chasse du paradis des prolétaires un ivrogne en chapeau-melon approximatif. Figures jumelles et antagoniques, deux chiens noirs, dans le crépuscule, semblent prêts à en découdre. Ce qu'il y a d'étrangement maléfique dans cette image tient sans doute au fait que ce sont nos démons s'affrontent. Derrière un visage de jeune homme taillé dans le bois dont on fait les possédés flamboie une lumière mouillée, et l'on hésite à qualifier les sentiments peints sur ces traits sortis d'un tableau de Munch, peur, incrédulité, stupeur, tristesse ? C'est en Ukraine, ce pourrait être dans la nuit cosmique. S'il fallait donner un autre nom à cette mer ensorcelée, je l'appellerais la Mer des Cauchemars.

Une mer c'est en fin de compte le miroir dans quoi se reflètent les visages des riverains, le grand il liquide où plongent tous les yeux. La Baltique a les yeux bleus, pas la Mer Noire. La Mer Noire a les yeux tapés, les grosses mains boudinées qui font quoi, je ne sais pas, compter très peu d'argent peut-être, d'une femme coiffée d'un bonnet de laine blanche, cette violence et ce désespoir de tout un corps allé à la va-comme-j'te-pousse. La Mer Noire est une mer désargentée et ça se voit. Elle a les yeux baissés sous le voile, les yeux chiffonnés d'une blonde de papier. Elle a cet admirable visage appuyé contre la paroi d'un wagon de métro, où est-ce ? En Russie, paraît-il. Rien que pour de tels visages, et ce qu'ils abritent évidemment, et pour quoi le mot « âme » est encore le plus convenable, je ne partagerai jamais le mépris dans lequel on tient à présent ce pays. A qui appartient-il : homme, femme ? J'incline plutôt cette dernière hypothèse, mais ce qui est étrange c'est qu'il ne perd rien de sa beauté selon qu'on le tient pour masculin ou féminin. Il faut croire qu'il y a en lui quelque chose de magnifiquement et tragiquement humain qui transcende les sexes. La Mer Noire de Klavdij Sluban, disais-je, ne ressemble pas à celle des voyous de Babel, ni à celle des amoureuses de Tchekhov : et ce n'est pas, pourtant, qu'elle ne demeure une mer de bandits, il suffit pour s'en convaincre de regarder, croisant dans une rue Turque, certaine formidable tronche à harponner des thons ; et le visage mi-boudeur, mi-mutin, d'une jeune femme sous le filet d'un train ukrainien, je veux voir en lui celui d'une moderne dame au petit chien, d'une aventureuse du cur se posant la seule question qui vaille : « une autre vie doit bien exister, non ? »